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أخبار وطنية Ibn Khaldoun devant l'UNESCO : ni exclusivité, ni préséance Par Abdelhamid Larguèche

نشر في  30 سبتمبر 2026  (11:20)

Par Abdelhamid Larguèche

Historien, professeur émérite à l'Université de la Manouba

La candidature de la Muqaddima au Registre "Mémoire du monde", entre droit, histoire et fierté nationale

La candidature de la Muqaddima au Registre international "Mémoire du monde", portée ensemble par la Tunisie, l'Algérie, l'Égypte et la Türkiye, a suscité sur les réseaux sociaux une réaction aussi vive qu'inattendue.

Beaucoup de jeunes Tunisiens y voient une spoliation et exigent que le chef-d'œuvre d'Ibn Khaldoun soit inscrit au seul nom de la Tunisie. On aurait tort de mépriser cette réaction : elle exprime un besoin réel de reconnaissance et un attachement sincère à une grande figure nationale.

On aurait tort aussi de la laisser sans réponse, car elle se nourrit d'une double confusion, historique quant à la nature de l'œuvre, juridique quant à la portée d'une inscription.

Il convient d'abord de rétablir la chronologie. En septembre, des déclarations hâtives ont fait croire que l'affaire était entendue. Notre Délégation permanente auprès de l'UNESCO a depuis précisé que le dossier est en cours d'évaluation et que la décision reviendra au Conseil exécutif au printemps 2027. Nous sommes donc au milieu du gué, et c'est maintenant que la discussion doit gagner en sérieux.

Une naissance et une formation tunisiennes

Posons d'emblée l'évidence. C'est à Tunis, en 1332, dans les ruelles de la médina voisines de la Grande Mosquée, que naît Abd al-Rahman Ibn Khaldoun. C'est à Tunis qu'il reçoit l'essentiel de sa formation : le fiqh malékite auprès d'Ibn Arafa, la logique et les sciences rationnelles auprès d'al-Abili.

Fathi Triki, dont je partage l'amitié et les travaux, a bien montré ce que la pensée khaldounienne doit à ce milieu : alors que la philosophie reculait dans une grande partie du monde musulman, la Zitouna continuait de transmettre l'héritage d'Aristote et de ses commentateurs, d'al-Farabi à Ibn Rushd en passant par Ibn Sina. La science du 'umran est née sur ce sol intellectuel. Il n'y a là aucune place pour le doute.

Encore faut-il ne pas figer cette filiation en simple fidélité d'école. L'élève formé à Tunis aux sciences rationnelles consacre, dans la Muqaddima elle-même, un chapitre à la réfutation de la philosophie.

Ibn Khaldoun s'est construit avec les falāsifa, mais aussi contre eux; c'est dans cette tension, bien plus que dans un aristotélisme de manuel, que s'invente la science du 'umran. Tunis lui a donné les instruments de la raison ; il en a fait un usage qu'aucun de ses maîtres n'avait prévu.

Une candidature commune n'y change rien. Elle ne réécrit pas l'état civil d'Ibn Khaldoun et n'efface pas sa dette envers Tunis. L'UNESCO admet d'ailleurs sans difficulté que le patrimoine documentaire participe de l'identité des peuples qui le gardent. La fierté tunisienne est donc fondée ; la question est seulement de savoir où elle doit s'exprimer.

Un registre de documents, non de nationalités

Toute la querelle repose sur une méprise: on confond l'appartenance d'un auteur et le statut d'un patrimoine écrit. Le Registre "Mémoire du monde" n'a pas pour fonction d'attribuer des nationalités aux morts.

Ses Principes directeurs, révisés en 2021, en fixent clairement la vocation : sauvegarder des sources, en garantir l'accès, sans jamais se prononcer sur l'interprétation de l'histoire. Aucun comité de l'UNESCO ne statuera sur la patrie d'Ibn Khaldoun. Ce qui est examiné, ce sont des manuscrits identifiés et décrits, et l'engagement des pays qui les conservent à les préserver et à les rendre consultables.

Le Registre n'inscrit pas des idées : il inscrit les supports par lesquels elles nous sont parvenues. Ses directives le disent sans ambiguïté : une œuvre connue en plusieurs exemplaires peut être proposée en tant qu'œuvre, à condition qu'au moins un exemplaire précis soit identifié ; et lorsque ces exemplaires sont répartis entre plusieurs dépositaires, la candidature conjointe est expressément prévue.

La Muqaddima n'est donc pas une poterie dont il faudrait retrouver l'argile d'origine pour lui assigner une patrie. Mais elle n'est pas davantage un concept désincarné, flottant au-dessus de ses manuscrits. Elle est une œuvre de pensée devenue patrimoine documentaire, et c'est à ce titre, et à ce titre seulement, qu'elle se présente devant l'UNESCO.

Il faut aussi dissiper une crainte qui revient sans cesse dans les commentaires : l'inscription n'a aucun effet sur la propriété ni sur la garde des fonds. Aucun manuscrit ne change de mains, aucun ne change de statut. Ceux qui dorment dans les bibliothèques tunisiennes y demeureront, sous la responsabilité de nos institutions. On ne peut être dépossédé de ce que l'on continue de détenir.

Deux questions qu'il ne faut pas confondre

Deux questions se mêlent sans cesse dans ce débat. La première est de savoir comment cette pensée est devenue pensable : de quels maîtres, de quelles bibliothèques, de quelles controverses elle procède. Elle relève de l'histoire des idées, et Tunis y occupe une place de premier rang.

La seconde est de savoir comment l'œuvre nous est parvenue : par quelles copies, quelles révisions, quels fonds, quelles institutions de conservation. Elle relève du patrimoine documentaire. Les deux sont légitimes, mais elles n'appellent pas la même réponse, et seule la seconde est soumise au Registre.

C'est pourquoi l'on ne gagnera rien à vouloir fonder une exclusivité tunisienne sur la nature philosophique de l'œuvre. L'argument se retourne contre ceux qui l'avancent. Si la Muqaddima relevait d'une philosophia perennis au sens de Leibniz, elle n'appartiendrait par définition à aucun lieu : la pérennité est précisément ce qui arrache une pensée à son sol.

Et une « compétence territoriale » déduite d'une ontologie ne résisterait pas à l'examen d'un comité d'experts. La place de la Tunisie ne se déduit pas d'une métaphysique ; elle se démontre, pièce par pièce, dans les archives et les bibliothèques.

Une œuvre qui a voyagé avec son auteur

La vie d'Ibn Khaldoun fut une longue errance, et ses manuscrits en portent la marque. Parti tôt de Tunis, il passe par la cour mérinide de Fès, par Grenade, par Béjaïa, avant de se retirer dans la forteresse de Qal'at Ibn Salama, aujourd'hui en Algérie, où il compose la première version de sa Muqaddima. Il gagne ensuite Le Caire, y enseigne, y siège comme grand cadi malékite, et ne cesse jusqu'à sa mort, en 1406, de corriger et d'augmenter son texte.

Les copies les plus précieuses, dont plusieurs portent des révisions de sa main, sont aujourd'hui conservées au Caire et à Istanbul. Il avait lui-même constitué en bien de mainmorte un exemplaire de son œuvre au profit de la Qarawiyyin de Fès, comme pour signifier que ce livre était fait pour circuler.

Aux yeux de l'UNESCO, c'est cette dispersion qui décide de tout. Un dossier vaut par la cohérence de l'ensemble documentaire qu'il rassemble, et la contribution de chaque pays s'apprécie à l'aune des témoins qu'il possède, de leur date, de leur lien avec l'auteur.

Une candidature tunisienne isolée aurait laissé de côté des pièces maîtresses et se serait présentée amputée. Ce même souci de cohérence devrait d'ailleurs conduire, à terme, à associer les fonds importants conservés en dehors des quatre pays aujourd'hui partenaires.

On pourrait méditer ici un exemple plus proche de nous. C'est à Sidi Bou Saïd que Michel Foucault rédigea une bonne partie de L'Archéologie du savoir, et nul n'a jamais soutenu que ce livre fût tunisien ni que la France en eût été privée.

Naître quelque part, écrire ailleurs, être conservé dans un troisième lieu : ce sont des faits qui s'ajoutent sans s'annuler. Le Registre ne s'intéresse qu'au dernier. L'auteur de L'Archéologie du savoir nous a d'ailleurs appris à chercher les conditions qui rendent une pensée possible à une époque donnée ; il ne nous a jamais dit où se trouvent les manuscrits, ni qui doit en répondre.

Le consensus, condition du succès

En matière de patrimoine international, ce ne sont ni les sentiments ni l'audience des réseaux sociaux qui font la règle. L'UNESCO recherche l'accord entre États et favorise les candidatures communes dès lors qu'un patrimoine enjambe les frontières.

Un dossier présenté par la seule Tunisie aurait pu être contesté par un pays voisin ; or toute contestation de ce genre entraîne une procédure de médiation capable de geler l'examen pendant de longues années.

Les artisans de cette candidature l'ont parfaitement mesuré. En s'associant aux pays qui ont accueilli Ibn Khaldoun et gardé ses écrits, ils ont préféré l'aboutissement au conflit.

Encore faut-il en tirer toutes les conséquences. La logique qui exclut une inscription exclusive exclut tout autant une hiérarchie entre partenaires.

Une candidature conjointe ne connaît ni chef de file ni associés de second rang : chaque État y siège sur un pied d'égalité. Revendiquer pour la Tunisie une primauté, même symbolique, reviendrait à rallumer sous une autre forme la dispute que l'on a su éteindre, et à faire courir au dossier le danger qu'on a voulu lui éviter.

La preuve plutôt que le rang

Ne pas réclamer de préséance ne signifie pas disparaître. C'est la Tunisie qui a lancé l'initiative, engagé ses institutions et convaincu ses partenaires. Ce rôle moteur est connu de tous et apprécié bien au-delà de nos frontières ; il n'a pas besoin d'une mention officielle pour être réel.

Surtout, le cadre de l'UNESCO laisse à notre pays toute latitude pour affirmer sa place. Tunis n'est pas seulement le berceau d'Ibn Khaldoun. C'est là qu'il revient en 1378, qu'il remanie profondément son ouvrage et qu'il en offre un exemplaire au sultan hafside Abû al-'Abbâs.

C'est là encore que son nom n'a jamais quitté la ville, ses places, ses écoles, ses maisons d'édition. Documenter ce moment tunisien de l'œuvre, établir avec exactitude la description et la datation des manuscrits de nos bibliothèques, les inscrire au Registre national, les numériser et les mettre à la disposition des chercheurs du monde entier : c'est ainsi que la Tunisie marquera ce dossier de son empreinte, par des preuves que personne ne pourra lui disputer.

La place de la Tunisie n'est donc pas une souveraineté sur une pensée, ce qui serait historiquement absurde. C'est une responsabilité envers un patrimoine documentaire identifié, et envers une filiation qu'elle est la mieux placée pour établir. L'universalité d'une œuvre n'abolit pas son histoire ; et l'histoire, elle, a des lieux.

Le texte lui-même en sortira grandi. Une inscription commune permettra de relier entre eux des manuscrits séparés depuis des siècles, de mener ensemble leur numérisation, de préparer des éditions critiques qui confrontent les versions, de faire dialoguer les chercheurs de Tunis, d'Alger, du Caire et d'Istanbul.

L'unité de l'œuvre, que l'histoire avait brisée, pourra renaître au moins sur les écrans. La plus belle ambition tunisienne n'est pas de garder Ibn Khaldoun pour nous seuls : c'est d'avoir été le pays par qui sa Muqaddima est devenue le bien commun de l'humanité.

La leçon oubliée de la 'asabiyya

Cette polémique a quelque chose de paradoxal. Nul mieux qu'Ibn Khaldoun n'a décrit la 'asabiyya, ce lien de solidarité qui donne aux groupes la force de bâtir et de gouverner, mais qui, en se crispant sur lui-même, devient le signe avant-coureur de leur décadence.

Vouloir honorer sa mémoire par le repli, c'est ignorer la leçon même qu'il a léguée. Si son œuvre a traversé six siècles, c'est parce qu'elle s'est affranchie des horizons d'une dynastie pour penser le destin des sociétés humaines. Ibn Khaldoun appartient à la Tunisie et au monde, et c'est justement parce qu'il est pleinement l'un qu'il peut être pleinement l'autre.

La démission des clercs

La jeunesse n'est pas seule responsable de l'ampleur prise par cette controverse. Dans nos universités, nos institutions patrimoniales et nos milieux culturels, beaucoup savent comment fonctionne l'UNESCO, où se trouvent les manuscrits, et que la voie commune était la seule praticable.

Ils se taisent pourtant, par crainte de la vindicte en ligne ou du soupçon de tiédeur patriotique, en attendant la fin de l'orage pour rejoindre, le jour venu, les réjouissances.

Julien Benda dénonçait la « trahison des clercs » passés au service des passions politiques. Il existe une défaillance plus discrète, mais non moins coupable : celle des clercs qui, possédant le savoir, abandonnent le débat public à l'approximation pour ne pas déplaire. L'intellectuel n'a pas à épouser l'humeur du jour ; il lui revient d'éclairer, surtout quand l'éclairage dérange.

Protéger le dossier jusqu'au vote

Au lieu d'imaginer une trahison qui n'a jamais eu lieu, sachons reconnaître le travail patient de celles et ceux qui, souvent loin des projecteurs, ont conduit cette candidature depuis des années. Ce travail ne réclame pas notre suspicion mais notre vigilance.

Jusqu'à la décision du Conseil exécutif, le meilleur service à rendre à la Muqaddima consiste à respecter l'égalité entre les pays associés, à fonder la place de Tunis sur des documents plutôt que sur des proclamations, et à laisser l'évaluation se dérouler dans le calme.

L'homme a une histoire, la pensée une généalogie, l'œuvre une matérialité documentaire, et le patrimoine des lieux de conservation. C'est en distinguant ces plans, et non en les confondant, que l'on sert à la fois la Tunisie et l'œuvre.

Si notre pays a pris l'initiative de cette candidature, ce n'est pas pour enfermer Ibn Khaldoun dans une frontière : c'est pour rappeler que l'universel n'a jamais eu besoin d'effacer son lieu de naissance pour devenir universel.

Ibn Khaldoun appartient à Tunis par sa naissance et au monde par sa pensée. À nous d'être dignes de l'une et de l'autre.